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Jeudi 1 mai 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"
   

OB refusant de publier mon épisode en un seul article en raison de sa taille, je l'ai scindé en trois articles qui se suivent.


Mo’ se traina jusqu’à la gare. Les Rues de Bethel étaient toujours désertes. Dans les jardins qu’il longeait des vêtements pendus aux cordes à linge lui adressaient de vagues signes. Son combat avec Meg’ s’était déroulé sans témoins. Tandis qu’il marchait sa plaie à la hanche le faisait de moins en moins souffrir. Lorsqu’il arriva près des voies ferrées tout le sang qui tachait sa jambe avait disparu. Un train de marchandise, suant et soufflant s’ébrouait pour le départ. Mo’ le longea en comptant les wagons. Ainsi qu’il le faisait toujours, il ouvrit la porte du 23ème. Il accéléra le pas car le train commençait à prendre de la vitesse. Lorsqu’il se jeta en roulant sur le côté pour atterrir sur le plancher, il courrait presque. Il resta un long moment sur le dos à reprendre son souffle. Il y avait de la paille par terre. Le wagon avait dû transporter du bétail.

Tandis que le train vibrait en accélérant Il repensa à la conversation avec le Dr Game au Java House. Ainsi donc cet homme n’était autre que Meg’, l’entité qui jouait avec les fils de la toile, l’ombre qui taille dans sa trame en déchirant son dessin. « Megadieu, le trou noir ultime, la sépulture de toute lumière » murmura Mo’ pour lui-même. Il se demanda comment l’autre avait pu le reconnaître et le retrouver. Depuis tous ces siècles qu’il vagabondait, qu’il arpentait chaque pouce du jardin à l’abandon qu’était ce monde, jamais il n’avait été reconnu. Sans visage, Mo’ le Hobo accomplissait son œuvre Momologique dans l’anonymat. En d’autres temps, il y avait cela des siècles, cela lui avait semblé être une bonne idée que d’agir à visage découvert. Il avait appelé cette époque d’explosion quantique la « Singularité Antique ». L’agitation qui en avait résultée dans la toile était telle qu’il avait préféré disparaître. Ceux qui le connaissaient à l’époque et trainaient avec lui dans les tavernes d’Alexandrie n’avaient pas compris lorsqu’il avait annoncé qu’il prenait la route. « Ne demandez pas de mes nouvelles les gars, ne vous inquiétez pas je saurais vous retrouver. Mais de temps en temps, buvez un coup à ma santé. » avait-il dit en les quittant. Ensuite il s’était trouvé un endroit connu de lui seul pour y ranger tout son matériel en attendant qu’il serve à nouveau.

Le train prenait de la vitesse. Hachant le temps, les disques de ses roues ouvraient le sable. Rampant sur un sol dénudé, le serpent roux et cliquetant cherchait à reconnaître son chemin. Il filait vers le Sud et une odeur de désert s’élevait de la voie. Mo’ savait qu’il approchait de sa destination et il n’avait pas besoin de tourner la tête vers le paysage pour le savoir. Convergeant depuis le mirage lenticulaire de l’horizon, le but venait à lui en étirant ses bras. Il fouilla dans sa poche et en ressortit le petit papier qui ne le quittait jamais. C’était une coupure de journal illustrée d’une photo grisâtre et un peu floue. Un mot se détachait de la bouillie des caractères : Alamogordo. Il y avait bien des années, en 1947, Mo’ était tombé sur cet article. En le lisant, il avait eu l’intuition que quelque chose s’était mis en branle. Une force conspirait dans son dos. Un plan était à l’œuvre. Il n’avait pas ressenti cela depuis l’époque de la Singularité Antique. C’est le nom de code qui lui avait donnée la clé : opération Trinité. Dans le désert du Nouveau-Mexique on s’amusait à faire sauter de gros pétards atomiques sous couvert de guerre. Le premier test avait eu lieu en Juillet 1945 en faisant exploser une bombe nommée Gadget dans le désert de Jornada del Muerto. Les essais continuaient toujours et Mo’ était sûr que cela avait un rapport avec lui. Comme pour confirmer ses doutes, cette même année 1947 on avait parlé de découvertes à Qumrân, au bord de la Mer Morte. Mo’ connaissait bien l’endroit. C’était le lieu où il avait caché tout son matériel. On avait parlé de manuscrits trouvés dans des jarres de terre cuite et d’après les citations qu’en faisaient les journaux, Mo’ avait reconnu certains passages de son journal intime. On ne parlait pas du reste dans la presse mais nul doute qu’ils avaient mis la main sur le matériel. Il fallait le récupérer coute que coute. Sans cela, aucun moyen de battre Meg’ ni de retrouver les routes de la fille et du garçon. Sans même parler du gamin.

Le ronflement de l’air glissant sur les panneaux de bois noyait ses oreilles. Crevant la paillasse d’une terre qui refusait de se plier aux exigences du temps, le train avalait le paysage. Les voies croisaient d’autres voies en hoquets brusques mêlés de soliloques. Il y eut une nuit, il y eut un jour. Mo’ lové dans un coin du wagon somnolait lorsque celui-ci poussa des cris stridents en s’arrêtant. Il sût qu’il était arrivé. Mo’ se releva et se massa les jambes. Il ramassa sa musette en baillant mais au moment d’attraper la poignée de la porte pour la tirer, cette dernière s’ouvrit toute seule. Un flot de lumière blanche pénétra l’espace du wagon. De la pâte photonique émergea une petite silhouette velue qui dansait d’un pied sur l’autre en regardant dans le wagon. Mo’ s’approcha du bord de la plateforme. Devant lui se tenait un chimpanzé vêtu de ce qui semblait être une combinaison spatiale. Le singe mit sa main en visière sur le front. « Maurice Katz ? Mo’ ? Je vous attendais. Vous avez bien failli vous jeter dans la gueule du loup. Venez, nous n’avons pas beaucoup de temps. ». Avant même que Mo’ ne lui réponde quoi que ce soit le singe l’attrapa pour le faire descendre. Il l’entraina le long de la voie tout en se dandinant rapidement devant lui. Mo’ le suivit tant bien que mal. Ils sortirent de la gare et remontèrent le long d’Alamogordo Drive pour s’éloigner du centre-ville. S’arrêtant un moment, le singe montra de la main la direction de l’entrée de la gare. Le long du trottoir stationnaient plusieurs voitures de police. « C’était ton comité d’accueil » dit le chimpanzé. Ils reprirent leur chemin en trottant. De temps à autres, le singe se retournait pour vérifier si Mo’ était toujours bien là. Lorsqu’ils se retrouvèrent hors d’Alamogordo le chimpanzé quitta la route. Il se mit à serpenter le long des contreforts de la mesa qui bordait la plaine desséchée où s’étalait la ville. Mo’ trébuchait dans les crevasses que le singe évitait en sautant d’un bord à l’autre. Il s’écorchait les mains sur les cactus tapissant le sol et pestait entre ses lèvres. Un grand désordre répétitif régnait dans ces lieux. Il nota mentalement la chose. Lorsqu’ils parvinrent enfin au sommet, le singe et Mo’ se firent face. Mo’ respirait bruyamment.

-      Comment connais-tu mon nom ? dit-il d’une voix rauque.

-      Attends encore un peu. Suis-moi. Tu vas tout comprendre.

-      Et le tien ?

-      Oh désolé, je m’appelle Ham. Ham le Chimpanzé.

-      Ham ?

-       Ham c’est le nom du labo qui m’emploie. Holloman Aerospace Medical center. Je vais bientôt partir dans l’espace, mais là on me fait bosser sur un autre truc. Suis-moi je te dis.

Ils traversèrent la mesa jusqu’à un surplomb qui dominait le désert. Ham fit signe à Mo’ de s’agenouiller pour ne pas être vus depuis le fond de la plaine.

En contrebas, sur le fond jaunâtre et poussiéreux du désert, tout un réseau de lignes sombres convergeait vers une esplanade où se dressait une tour. De hauteur modeste, peut-être une vingtaine de mètres, ce n’était qu’un simple treillis métallique évoquant une sorte de potence. On l’avait visiblement construite sans aucun souci d’une quelconque esthétique et seule une obscure utilisation justifiait sa présence ici. Elle semblait l’objet de l’attention de toute une foule de silhouettes qui s’agitaient autour d’elle. Des hommes en uniforme, seuls ou par petits groupes transportaient des matériaux vers l’esplanade. Des bulldozers, tels de petits coléoptères jaunes et lents erraient sans but entre les lignes de pistes qui menaient à la tour. Des camions bâchés en livrée de l’armée stationnaient plus loin au fond de la plaine. Tout autour de la vaste cuvette, des paires de silhouettes armées marchaient de long en large. Mo’ se retourna vers le chimpanzé.

-      Jordana del Muerto ? l’opération Trinité ?

Ham se contenta de hocher affirmativement la tête. Mo’ regarda à nouveau l’agitation en contrebas. Parmi les soldats circulaient d’autres et étranges silhouettes. De là où il se trouvait il lui semblait qu’elles portaient des sortes de tuniques blanches. Elles allaient de groupe d’uniformes en groupe d’uniformes flottant plus que marchant et Mo’ se demanda ce qu’elles étaient. La plupart d’entre elles semblaient plus petites que les silhouettes des soldats. Leur gestuelle était brusque, impérative. Sans même savoir ce qui se passait en bas, il n’était pas difficile de comprendre que les silhouettes-tuniques donnaient des ordres aux silhouettes-uniformes. Comme si Ham avait compris ce qui intriguait Mo’ il tendit le menton vers la scène.

-      Ceux-là, c’est les pires. Je ne sais pas d’où ils viennent. Je déteste leur tête. On croirait des espèces d’anges.

-      Des minidieux.

-      Des mini-quoi ?

-      Je te dirai plus tard. Mais le temps des explications est venu pour toi. Ils font quoi ici ?

Mo’ se retourna et fit face à Ham. Ce dernier vint s’assoir en face de lui.

-      Ok, je commence par le début. Je travaille sur la base d’Holloman. On me prépare pour le premier vol habité qui doit avoir lieu bientôt. Pas question d’envoyer un Wasp tu comprends ? Si le pétard doit cramer en vol, il vaudrait mieux que ce soit un machin comme moi qui parte en fumée. Ils avaient pensé envoyer un cochon mais tu penses çà rentre pas à l’intérieur. Et puis tu imagines l’état de la capsule au moment du retour ? Personne ne voudrait nettoyer. Donc il y a quelques mois, on voit débarquer tous ces gars de l’armée et les mini-machins comme tu dis au centre spatial. Et une grosse caisse avec. Ils disent qu’ils ont perdu les clés d’un coffre et qu’ils vont utiliser un méga-ouvre-boîte atomique pour faire sauter la serrure. Ils disent qu’ils ont besoin de petites mains habituées aux conditions extrêmes pour fouiller dans le coffre après l’opération ouvre-boîte. Ils demandent des volontaires. Tu penses bien, personne ne se propose. Moi je suis tranquille dans ma chambre en train de peler des bananes tout en potassant mon algèbre quand je vois rentrer toute l’équipe médicale avec des grands sourires genre veillée de Noël. Là je me dis, ok, c’est bon, mange toutes tes bananes Ham parce que ton jour de gloire est arrivé. Donc Ils me disent que la bonne nouvelle c’est que je suis volontaire pour une expérience dirigée par un nouveau médecin. Le type se présente et là je me dis, eh bien s’il ouvre un jour un cabinet en ville, il faudra qu’il se choisisse une clientèle d’aveugles parce que vu sa tête, jamais personne ne voudra se laisser ausculter. Son nom c’est…

-      Dr Game. Meg’.

-      Tu le connais ?

-      Oui, et c’est pour lui que je suis ici.

-      Donc voilà, on m’emmène dans le désert, ils font sauter l’ouvre-boîte et dès que le champignon de poussière est un peu retombé, ils m’envoient là-bas pour récupérer le coffre. Quand j’arrive au pied de ce qui était la tour, tu le croiras ou pas, le coffre n’a pas une égratignure. C’est comme si tu lui avais tapé dessus avec une banane. Dr Game est très énervé, tout le monde se gratte la tête. Ils construisent une nouvelle tour et c’est reparti pour une autre opération ouvre-boîte. Çà dure des mois. Un à deux essais par jour. Toujours pas d’égratignure. Et puis un matin, Dr Game met un revolver dans sa poche et file en disant qu’il a un truc à faire. Quand il revient il à l’air ravi. Çà c’était hier. Ensuite on refait un essai et cette fois, quand j’arrive là-bas, le coffre est entrouvert sur le côté, comme si une balle avait fait sauter l’un de ses bords.

-      Je comprends dit Mo’ tout en se massant là où la balle de Meg’ l’avait touché.

-      Ah oui ? T’as de la chance alors. Donc quand je vois çà, je glisse un œil à l’intérieur, et quand je reviens vers les mini-machins et Dr Game, je leur dis que c’est toujours pareil, que le coffre n’a pas une égratignure et que je l’ai mis dans la cabane comme d’habitude, en attendant qu’ils reconstruisent une tour. Je n’ai pas envie qu’ils mettent la main là-dessus parce que leur tête elle commence à me revenir de moins en moins. Dr Game entre dans une rage folle, il demande que l’on reconstruise la tour immédiatement. Le soir, je vais à la cabane et en glissant la main dans le coffre, je sens comme un livre. Je le sors, je l’ouvre, et sur la page de garde je vois marqué «23ème Journal intime de Maurice Katz, dit Mo’, inventeur des nombres et de la Momologie ». Cela m’intrigue et comme j’aime l’algèbre, je divise 1 par 23. Cela donne 0,666. Or 666 c’est le numéro du prochain essai ouvre-boîte. Donc je me gratte la tête et je vais à la gare. Je laisse passer 22 trains, et dans le 23ème, j’ouvre le 23ème wagon et je tombe sur toi. Tu sais tout.

Mo’ hocha lentement la tête. Les grands yeux de Ham le regardaient. Sans dire un mot il entrouvrit sa combinaison et sortit le livre qu’il tenait caché dessous.

-      Tiens c’est à toi.

Mo’ attrapa délicatement le volume qu’il n’avait pas tenu en main depuis des siècles. La couverture de cuir, usée, avait perdue une bonne partie de sa teinte rousse. Un lacet serré l’entourait. Il le défit délicatement et laissa le livre s’ouvrir de lui-même.

-      C’est l’histoire de ta vie là-dedans dit Ham ?

-       C’est… c’est comme mon journal intime. L’écheveau des vies qui déroule son fil.

Les mains en coupe sous le livre, Mo’ sentit la vibration qui l’habitait. Les pages s’ébrouèrent. Elles frissonnaient sous ses doigts. Elles se décollaient les unes des autres comme des pétales cherchant la lumière. C’était comme l’envol gauche de vieux goélands restés trop longtemps dans une ville morte. Elles bruissaient, battaient comme des petits cœurs. Ailes déployées les mots en jaillirent telle une assemblée de voix mêlées :

(suite ci-dessous)


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Jeudi 1 mai 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"
   


« Je m’appelle Hanah Stevens et je suis née à Carthage le 15 avril 1991 à 18h15. Le 8 décembre 2006, il faisait du brouillard ce jour là et je me rappelle que la route glissait. Sur la Départementale 120, à 4 kilomètres de la maison, juste après le Café Starbucks, la voiture a dérapée. Il n’y a pas eu de douleurs particulières, tout a été instantané. Ma page Myspace n’est plus à jour depuis le 6 décembre 2006, 15h50, soit 2 jours avant, date et heure à laquelle je m’y suis connectée pour la dernière fois pour poster une vidéo. Dans le film, je faisais la dingue avec Allison. On avait tourné çà dans la galerie marchande près de la maison. J’aimais les chevaux, le snowboard et les Simpson’s. Je m’appelle Carl Hoff et je suis né en 1903 à Trondheim en Norvège, le 27 février. J’ai été marié 65 ans à Katherine, l’amour de ma vie, et je suis mort le 9 décembre 1994 à Sylvan Lake, Michigan. J’avais 91 ans. J’ai fait toute ma carrière à la Pontiac Motor Division, et j’ai eu deux enfants, Katherine et Karen, qui sont deux femmes merveilleuses. J’avais un frère, Heinar, qui est resté en Norvège. Il était plus jeune que moi et je ne sais rien de lui. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu. Il paraît que je lui ressemblais beaucoup. Je ne suis jamais retourné en Norvège, mais chaque fois où je suis passé devant un pin ou un sapin j’ai pensé à mon frère. Pendant la seconde guerre mondiale c’était très dur. J’étais dans la marine marchande, mécanicien de 1ère classe. Avec Katherine on s’écrivait beaucoup de lettres. Pour nos 60 ans de mariage, nos filles les ont réunies et en ont fait un petit livre qu’elles ont nous offert ainsi qu’aux petits enfants. C’était une journée merveilleuse. Chacun notre tour, au dessert, Katherine et moi nous avons lu une lettre. Et vous me croirez ou pas mais lorsque j’ai relu tous ces mots j’ai pleuré. Je m’appelle Alfred Day et je suis né le 20 mai 1794 à Wilbraham, Massashussets. D’après ce que m’a dit ma mère, c’était le pire mois de mai que l’on ait vu depuis des années. En 1812 je me suis engagé dans l’armée en tant que Tambour et j’ai combattu les Canadiens. Pendant cette guerre une seule fois j’ai tué un homme, avec ma baïonnette, c’était sur les berges du lac Ontario. En 1818 je me suis marié avec Lydia, la fille d’Abraham Caulkins. Nous sommes partis ensuite nous installer dans l’Ohio. Là-bas j’avais le titre de propriété du Lot 13, qui n’était pas un bon terrain. J’ai eu 9 enfants. La vie était très dure et la plupart des récoltes mauvaises. Et puis ensuite, j’en ai eu assez. Nous sommes partis à Castle Rock. C’est là que je suis mort, le 13 Juillet 1886. J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie. Avant il n’y avait pas le télégraphe ni de bateaux à vapeur. Maintenant tout cela semble ordinaire. Mais à cette époque, c’était totalement nouveau. Lorsque l’on voyait passer un bateau par exemple, on s’arrêtait tous de travailler. Ma femme n’a jamais su pour l’homme que j’avais tué à la guerre mais la nuit, même très vieux, je revoyais encore son visage. Il se penchait au-dessus de moi dans le lit et il me regardait sans parler. Je m’appelle Eugene Abbagnale. En 1958, le 15 mai pour être précis, en allant faire des courses à Aix je suis tombé raide mort dans la rue. J’étais né le 29 Avril 1896 à Forcalquier en Haute-Provence et je n’ai connu qu’une seule femme dans ma vie. Son nom était Louise. Elle avait les cheveux blonds et fins, et je lui disais que c’était ceux d’un ange. A cause de mon problème aux jambes, j’ai fait la guerre dans l’intendance. C’est peut-être çà qui m’a sauvé après tout. En 1924 on s’est trouvé un petit terrain grâce à Fernand, mon parrain. Il était situé dans les environs de Sisteron et on s’est lancés dans l’élevage de chèvres. On faisait du fromage, un des meilleurs du coin et je suis fier de le dire nous n’avons jamais eu de réclamations. Les gens ont toujours aimé nos produits. Nos clients étaient très fidèles et c’est Louise qui vendait sur le marché. Elle a fait plusieurs fausses couches et le seul petit que l’on ait pu avoir est mort en 1933 à seulement 2 ans. Toutes ces années, on voyait grandir les gamins qui mangeaient nos fromages et je disais toujours « tant que tu en mangeras de celui-là, eh bien tu grandiras ». Cela faisait rire les parents. J’ai toujours eu un bon contact. Il faut çà lorsque l’on est peu biscornu des jambes. Quelques fois, les soirs d’été, je faisais l’amour avec Louise dans le jardin de notre maison. Je m’asseyais dos contre l’olivier et Louise venait s’accroupir sur moi. On était loin de tout, on ne risquait rien. Avec Louise on n’en parlait jamais mais c’était notre petit secret. Je m’appelle Megan Bradley. Je suis née le 30 septembre 1992 à Etowah en Alabama. Je suis morte le 14 Juin 1999. J’avais 7 ans. Les médecins avaient diagnostiqué une tumeur bilatérale sur le thalamus 3 mois plus tôt. Cela a été une tragédie pour mes parents. Mon père était employé au service d’électricité. Ma mère travaillait dans une entreprise de Télémarketing, où elle s’occupait de la Hotline pour AOL. Maman m’appelait son Petit Cœur. Mon frère me volait tout le temps mes jouets. Le samedi soir on regardait des cassettes vidéo que papa et maman avaient louées. Je m’appelle Fred Burn Barnhill et je suis né le 24 décembre 1921. J’ai toujours aimé travailler et personne ne pourra dire que je n’ai pas fait ma part. J’ai eu trois enfants avec mon Helen. D’abord Phyllis, ensuite Kathleen, et puis la petite dernière, Helen comme sa mère. On m’a toujours dit que je devais lever le pied mais je n’ai jamais cru toutes ces balivernes. Je dois dire que dans les années cinquante, j’ai vraiment installé beaucoup d’antennes. Combien, çà je ne me le rappelle pas, c’était mon cousin Edouard qui faisait la comptabilité du magasin que l’on avait ouvert tous les deux. On avait une belle maison, j’ai tout fait moi-même. Le soir après le bricolage, j’allais me mettre à la fraîche dans le jardin parce que la TV je n’aimais pas trop çà. Helen m’apportait une bière, c’était mon petit moment préféré et puis on regardait la maison pendant qu’il faisait encore jour. J’ai toujours aimé faire des blagues. Un jour, pour amuser les filles, j’ai collé une pièce de monnaie sur le trottoir le long de la maison. On s’est tous cachés dans le jardin et puis on a regardé les gens passer et essayer de la ramasser. Vous auriez vu leur tête, les filles en pleuraient de rire. Je suis mort le 28 mars 2002. Helen était partie faire les courses à ce moment-là. On m’a retrouvé dans le garage allongé près de l’établi. Je m’appelle John Bicknell. Je suis né dans le Devon en Angleterre le 4 Aout 1879 et je suis arrivé à New York à bord du RMS Majestic. C’était le plus beau paquebot de l’époque. On est arrivé très exactement le 8 Mai 1890, classe émigrant. J’avais 11 ans. New York n’était pas aussi grand que maintenant mais cela m’a beaucoup impressionné tout de même. J’étais amoureux de ma nurse, elle était irlandaise et je me rappelle de son odeur. Je me suis marié à Bertha en 1903 et elle sentait un peu comme ma nurse, d’ailleurs en y pensant je ne me rappelle plus le nom de cette irlandaise, seulement son odeur. J’ai fait toute ma carrière à Denver en tant que receveur des Postes. C’était un métier qui demandait beaucoup de sérieux et d’efforts. Bertha ne le comprenait pas toujours, ce qui est dommage. Nous n’avons pas eu d’enfants. Je m’appelle Jeanne Rosay. Je suis née le 22 Aout 1912 au Havre, Rue Percanville. J’aimais bien l’école et ma maitresse disait à mes parents que j’étais douée. J’ai commencé à travailler à 12 ans à la conserverie de crabe. Je collais les étiquettes. Après j’ai travaillé à la brasserie pour mettre en bouteille la bière, et puis aussi au triage de café sur le port. Je faisais les lots d’Afrique. Il fallait enlever les petits grains noirs, les brindilles, les petits cailloux. Pierre je l’ai rencontré dans l’escalier de là où j’habitais. On ne savait pas comment faire pour sortir ensemble et je ne sais plus qui je crois que c’était son copain Frédo l’a poussé dans le dos en lui disant « Allez vas-y, embrasse là Pierrot ». On s’est marié en 1927. J’ai eu trois enfants. Evelyne, Pierre et Nicole qui est née le 8 mai, jour de la libération. Pierre a été prisonnier 4 ans au Stalag XC près de Brême. A la fin des repas de famille, Pierrot racontait toujours comment çà s’était passé. Ils étaient sur la plage de Dunkerque, il n’y avait pas de bateaux pour tout le monde. Et les bateaux Anglais ne prenaient que des soldats Anglais. A un moment avec tout son barda, il essayait de monter sur une barge, il avait de l’eau jusqu’aux épaules, et un Anglais lui a tapé dessus pour lui faire lâcher le bastingage. Après il est revenu sur la plage, il n’en pouvait plus et c’est là qu’il a été fait prisonnier. Quand il est revenu de captivité il n’était plus le même. Il a repris son vélo chaque matin pour aller travailler sur le port mais il est tombé malade. Il est mort d’un cancer en 1952. Après j’ai travaillé comme femme de service à l’hôpital, pavillon des cancéreux. La nuit c’était calme et je tricotais beaucoup pour les petits-enfants. Je suis morte en 2000 le 4 septembre. J’avais 88 ans. Cela a été très long pour partir, toutes ces années dans le noir, avec juste des ombres autour de moi, c’était très long. J’étais contente lorsque cela a été fini. On devrait mourir vite lorsque l’on devient aveugle. Je m’appelle John Bradley. Je suis né le 5 Aout 1883 dans les West Midlands, en Angleterre. En 1903, j’ai reçu une lettre de l’oncle Alfred qui avait tâté déjà de l’Amérique. J’étais le préféré de l’oncle Alfred, je n’ai jamais su pourquoi. Pour toute la famille c’était un peu l’aventurier. Il avait toujours des idées d’inventions. Dans la lettre il me disait de venir pour travailler avec lui et j’ai pris le bateau à Portsmouth en Avril de la même année. Je n’étais pas très bien à ce moment, j’avais tout le temps ces douleurs au ventre que le médecin de famille n’a jamais pu expliquer. Je suis mort à bord le 25 avril pendant le repas du soir, un peu avant de toucher New-York. C’est là-bas que je suis enterré. J’y suis parvenu tout de même. Je m’appelle Laurent Hauchecorne. Je suis né le 24 Aout 1969 à Yvetot. Je suis mort le 15 Décembre 1973 à Yvetot aussi. C’était une méningite. J’aimais bien mes petites voitures. Des Matchbox. Ma préférée c’était la Jeep. J’ai appris à jouer à cache-cache aussi. Dans la cour il y avait un arbre très grand qui me faisait peur. Mon dernier souvenir c’est maman qui crie en me tenant dans ses bras. Je m’appelle Ellen Loretta Woods. Je suis née le 23 Novembre 1889 à Danielsville en Géorgie. Pendant la Grande Dépression j’étais institutrice à Paoli. J’avais une classe unique, de pauvres petits de 8 à 15 ans dont les parents ne savaient que faire. C’est là-bas que j’ai rencontré Georges. Il travaillait à l’épicerie dans Main Street. Quand je passais le soir il m’attendait sur le pas de la porte et me disait toujours un petit mot, un compliment, et je haussais les épaules en passant devant lui. C’était vraiment un bel homme. Un peu italien, avec les cheveux très noirs et une forte mâchoire. Il portait toujours un tablier impeccable et un tricot de corps blanc. Il riait tout le temps. Un soir que je rentrais plus tard il m’a proposé de me voir le dimanche. Nous sommes allés mangés une glace, il sentait l’eau de toilette à la lavande et nous avons fait l’amour dans sa chambre. C’était la première fois pour moi et je n’étais pas très en avance. Il a été très doux, il savait y faire et je n’étais pas sa première, cela se voyait. Après il y a eu beaucoup de réfugiés avec la crise et je n’ai pas eu le temps de revoir Georges une seule fois. Après la guerre, en 1947, je suis repassé à Paoli au mois de Mai. Je suis allé à l’épicerie et j’ai demandé de ses nouvelles. Son patron m’a dit qu’il était mort à la guerre dans les Ardennes, en décembre 1944. C’est drôle parce que ce jour-là j’ai appris qu’il était juif. Georges ne me l’avait jamais dit. Ensuite je ne me suis pas mariée. Je suis morte le 25 Aout 1960. J’avais 71 ans et si je regarde bien, je crois que le plus beau jour de ma vie, c’était ce dimanche avec Georges. Je m’appelle Philippe Tarainne et je suis né le 26 Juin 1959 à Tours. Mon père était chef de chantier dans le bâtiment et je n’ai pas de souvenirs de Tours. On s’est installé au Mans, à Caen et puis ensuite au Havre. C’est à partir du Havre que j’ai des souvenirs. Je me suis marié avec Hélène en 1983 et nous avons eu deux garçons. Enfant Je n’avais pas beaucoup d’amis et dans la cour de l’immeuble on m’appelait gros patatouf quand je passais. J’étais tout le temps coiffé en brosse, je n’aimais pas çà mais mon père était très rigide. Il est mort un dimanche après une dispute avec ma mère. Je ne les ai jamais vus s’embrasser. J’ai fait une licence de droit et je suis rentré dans la police en tant qu’inspecteur. Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis parmi les collègues. Avec Hélène le week-end on ne faisait rien de spécial, seulement les courses au supermarché, et puis quelques fois une ballade en forêt. Le samedi soir on faisait l’amour, pas toujours car Hélène n’était pas trop portée sur la chose. A partir de 1995 j’ai vraiment pris beaucoup de poids. Je suis mort d’une crise cardiaque le 21 Février 1998, à 9h30. C’est un collègue qui a prévenu ma femme à son bureau. Je m’appelle Frances Lockhard. Je suis née le 31 Aout 1941. Je suis morte le 8 Décembre 1982 d’une embolie pulmonaire. C’est vrai que je fumais trop mais si on passait sa vie à s’écouter on ne ferait rien de rien finalement. Il faisait vraiment très froid le mois où je suis tombée malade et je n’avais pas le courage d’aller acheter le cadeau de Noël de Sabrina, ma fille unique. Je le regrette vraiment. Si je l’avais fait, elle aurait eu un souvenir supplémentaire de moi. Je ne pense pas avoir fait de mal à tous ceux que j’ai croisé sur ma route à part bien sûr le fait d’avoir laissé Sabrina dans les mains de son père. Il s’appelait Sam et ne s’est jamais vraiment occupé de qui que ce soit, ni même de lui. Pourtant, à l’époque, avec toutes les fêtes et les trucs dingues que l’on faisait je pensais qu’il assurait justement. Quand je repense à la manière dont on faisait l’amour. Et pas seulement avec lui. A trois souvent, une fois à quatre. On n’arrêtait pas de s’éclater. On baisait tout le temps, quelques fois je ne savais même pas avec qui. Je pense avoir toujours été libre d’esprit. Et même je ne suis plus là pour lui dire, même si elle ne m’entendra plus jamais, j’aimerais que Sabrina soit aussi libre que je l’aie été. J’ai travaillé dur après la naissance de ma fille en 1961 pour reprendre des études de psychologie et j’ai passé une licence pour devenir éducatrice. Lorsque je travaillais comme serveuse, cela ne m’a jamais gêné de faire autant d’heures. Les néons, la musique, les mecs accoudés au bar qui ne peuvent pas décoller du siège et déblatèrent c’était un peu comme les études. Sabrina était une enfant adorable. Elle n’a pas connu beaucoup son père mais elle n’a jamais semblé en souffrir énormément. Le soir, après le service j’allais la rechercher chez mes parents et elle trépignait en me voyant arriver sur le parking. Un jour, je venais de toucher ma paie et je lui ai acheté de petites bottes de cow-boys que j’avais vues. Pendant des mois elle ne voulait plus les quitter. Il fallait voir çà, c’était tout un cinéma pour lui faire enlever le soir. Je m’appelle Paul Lemarcis et je suis né dans la campagne près de Gacé, dans l’Orne, le 18 Décembre 1951. J’aurais aimé faire la marine marchande mais j’avais un problème à l’œil et cela n’était pas possible finalement. Mais je ne regrette pas trop car de toute façon j’ai toujours bien aimé la campagne. Donc en fait, à cette époque-là quand je voulais faire la marine marchande, mon oncle Fernand travaillait chez Moulinex, il avait une bonne place et il m’a conseillé de faire ajusteur. Il me disait qu’ajusteur, il y aurait toujours du boulot. J’ai fait l’école d’ajusteur et j’ai trouvé du boulot dès la sortie chez Delaunay & Fils près d’Alençon. J’avais ma mobylette, j’habitais chez Tante Marie, je faisais ce que je voulais et j’avais ma petite paie. Et c’est comme çà que j’ai pu acheter mon premier aquarium. J’avais vu une publicité dans un prospectus et il faut se rendre compte que dans l’Orne on n’a pas beaucoup de couleurs, donc je pense que c’est pour çà que j’ai eu envie d’avoir un aquarium. Mon tout premier poisson c’était un mâle Guppy avec un très beau voile rouge carmin. Après j’ai vu dans la Revue de l’Aquariophile qu’il y avait un club d’Aquariophiles près d’Alençon et je suis devenu membre. On se voyait tous les samedi après-midi dans la salle des fêtes de Gacé et c’est là que j’ai rencontré Dominique. Je suis vraiment tombé amoureux d’elle. Elle n’était pas mariée. Quand je lui parlais, je tremblais carrément et je n’avais pas l’air très malin. J’essayais de lui faire comprendre des trucs, ce que je pensais d’elle et je lui ai offert des poissons mais je n’ai jamais été très doué pour la chose. Donc il ne s’est jamais rien passé entre nous. Après chez Delaunay les choses sont allées moins bien. Le vieux père Delaunay a passé l’arme à gauche et les fils ont commencés à croquer le pognon de la boite. La maison a déposé le bilan en 1982. J’ai fait des stages, ajusteur ce n’était pas vraiment une bonne voie finalement. Et c’est comme çà que le 18 Décembre 1983, jour de mon 32ème anniversaire, la roue avant de la mobylette s’est coincée dans un rail sur la zone industrielle de Caen où je faisais un stage. J’étais à la bourre, je ne portais pas de casque et j’ai fait comme un vol plané avant de m’écharper sur le lampadaire. C’est bizarre à dire mais pendant quelques secondes je me suis mis à nager comme un poisson. Je m’appelle Franck Ledun. Je suis né à Fécamp le 12 Juin 1961 et je n’ai jamais su pourquoi mon père ne m’a jamais aimé. J’ai fait mes études au lycée agricole d’Yvetot. La seule chose que je me rappelle de mon enfance, c’est le soir lorsque l’on se mettait à table. Mon père dépliait sa serviette en me regardant sans un mot. Il avait un regard noir, il ne disait rien. Quand je lui demandais quelque chose, soit il ne disait rien soit il répondait simplement « demande à ta mère ». J’aurais aimé que l’on joue au foot ou qu’il m’aide à faire mes maquettes mais ce n’est jamais arrivé. Une fois je l’ai dit à ma mère et elle m’a répondu que papa était fatigué, que c’était le travail. Cela m’empêchait de dormir. Il y avait toujours cette question. Pourquoi est-ce qu’il ne m’aime pas. L’été je faisais des remplacements à l’usine de conditionnement de moutarde. Ils étaient contents de moi et comme je ne trouvais pas de travail, ils m’ont pris en contrat à durée indéterminée comme manutentionnaire. Ensuite, en 1991 mon père est tombé malade. Je suis allé le voir plusieurs fois à l’hôpital. Ce n’était pas facile car il y avait presque une heure de route depuis Neufchâtel. Quand j’allais là-bas c’était pareil. Il ne me parlait pas. Il était dans le lit avec la sonde dans le bras et il me regardait avec ses yeux noirs. Il est mort le 14 juillet. Après l’enterrement, ma mère m’a dit qu’il m’aimait en fait, mais que ce n’était pas possible pour lui de le dire. Je n’ai jamais su si elle disait cela pour me réconforter ou si cela était vrai. En 1993, un samedi d’avril, j’étais de quart de nuit à l’entrepôt. J’ai conduit le chariot élévateur derrière un tas de palettes. J’ai monté les fourches, j’y ai attaché une corde et je me suis pendu. J’étais tellement fatigué. »

 suite ci-dessous


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Jeudi 1 mai 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"
   


Mo’ posa le livre par terre. Ham le regarda en se demandant ce qui arrivait. Il avait entendu les voix parler lorsque le livre s’était ouvert. Maintenant Mo’ se tenait penché en avant comme sous le coup d’une vive douleur. Les feuilles se relevèrent et le livre se referma de lui-même. Il retomba sur le sol aux pieds de Mo’ et Ham. Ham le regardait du coin de l’œil.

-      J’ai trop tardé dit Mo’. Trop tardé. La fille, le garçon, et tous les autres.

-      Je suis là dit Ham. Je suis de ton côté. Ça va le faire.

-      Tu veux faire parti du truc ?

-      Un peu que je veux. Oui.

-      Il va nous falloir de la Science pour traiter tout çà. De la BIG SCIENCE tu comprends ce que je veux dire ?

Ham hocha la tête rapidement.

-      Pas la peine de me faire un dessin. J’ai compris.

Ham se leva et marcha jusqu’à un rocher qui se trouvait à quelques pas d’eux. Il revint en tirant à deux mains quelque chose de lourd sur le sol. Mo’ se précipita pour l’aider.

-      Comment as-tu fait ?

-      Je t’ai dit que j’avais mis le coffre en lieu sûr. Je l’avais caché là, derrière le rocher, pas dans la cabane où on le range d’habitude après les essais ouvre-boîte.

Mo’ était fébrile. Il posa sa main sur le coffre et le caressa affectueusement. Les tentatives de Meg’ pour l’ouvrir n’avaient occasionné que peu de dégâts. Sur le dessus les chérubins étaient intacts et le bois ne portait aucune marque de brûlure. A part cet éclat du couvercle qui avait sauté, l’Arche était telle qu’il l’avait laissée dans les grottes de Qumrân. Il donna quelques tapes sur les épaules de Ham.

-      Je pense que nous allons faire une bonne équipe.

 Ham le fixa un moment puis se laissa tomber à genoux sur le sol Il mit ses bras en croix et ferma les yeux.

-      Je te reconnais comme l’étincelle, je te reconnais comme la foudre qui pilote l’univers, je te reconnais comme le redresseur de torts, je te reconnais comme celui qui bercera nos ténèbres, je te reconnais comme le doux et suprême Momologue !

Tout en gardant sa posture il ouvrit à demi un œil pour observer la réaction de Mo’.

-      Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? dit-il.

Ham se releva et épousseta ses genoux en donnant de petites tapes sur sa combinaison.

-      Je commence à avoir la dalle dit-il.

Mo’ se frotta les mains et souleva le couvercle du coffre sans aucun effort. Ham resta bouche bée. C’était comme si il n’avait jamais été protégé ni cadenassé. Mo’ se pencha dedans en avant. Courbé en deux, sa voix en sortit toute assourdie

-      Çà tombe bien j’ai toujours un petit en-cas dans l’Arche. Un sandwich au Pastrami avec des cornichons çà te dit ?

-      T’as la bière qui va avec ? dit Ham.

Ils mangèrent sans un bruit face à la plaine où l’agitation était retombée. La tour métallique était presque prête pour un nouvel essai. L’un à côté de l’autre, mastiquant leur sandwich, ils profitaient de la chaleur du soleil à son couchant. Une odeur d’humidité monta dans l’air, la température baissait. Ham n’avait plus qu’un trognon de sandwich dans la main. Il montra du bout du menton le Livre que Mo’ avait posé devant lui.

-      Mais en fait çà marche comment ce truc ?

Mo’ finit une bouchée avant de répondre.

-      Pour les humains, Dieu ce n’est rien qu’un livre. Tu le sais çà ? Et pour les Dieux, c’est la même chose. Les hommes sont leurs livres.

Ham fronça les sourcils et hocha la tête en avalant le trognon du sandwich.

-      Alors tout çà fit-il avec un grand geste de la main qui emportait le ciel, tout çà ce n’est rien qu’un livre ?

-      Oui, tu peux compter là-dessus.

Ils restèrent encore un moment en regardant le soleil disparaître derrière une mesa. De grandes écharpes enflammées traversaient le ciel. Brusquement, Mo’ se tourna vers Ham.

-      Mais au fait, tu as mis quoi dans la cabane à la place de l’Arche ?

-      Un grand coffre rempli de bananes.

Ils éclatèrent de rire.

 

 


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Jeudi 17 avril 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"

Petit résumé du feuilleton en cours...

Le 25 Avril 1954 vers 15h30, à New York, à l’angle de la West 43eme Rue, trois personnes se sont croisées. La première s’appelle Ray Mantell. Ray marchait sans but en se demandant s’il irait voir ou pas le film Alaska Seas qui passe dans une salle juste à côté. La deuxième se nomme Loraine Kowalski. Accompagnée de son petit garçon, Tim, elle se rendait à la séance de 16h d’Alaska Seas. En marchant, elle s’est rendu compte que l’homme en chemise blanche qu’elle venait de dépasser n’était autre que le père de son enfant. Elle ne l’avait pas vu depuis de nombreuses années. En le dépassant elle se retourne. Il ne la voit pas. Chacun continue son chemin. Le troisième protagoniste s’appelle Maurice Katz. Son surnom est «Mo’ ». C’est un homme qui ne possède plus de visage et vit depuis des années dans une quasi-invisibilité aux yeux des autres. Tandis qu’il marchait perdu dans ses pensées il a remarqué le comportement étrange des deux autres personnages. Il se demande qui ils sont.

Le soir du 25 Avril, Ray écrit une lettre à son ami Melvin et décide de prendre la route pour savoir à quoi ressemble vraiment l’Alaska. Loraine Kowalski, lasse de la ville, découvre avec étonnement un dirigeable se présenter à sa fenêtre. Le dirigeable file vers l’Alaska et elle y monte avec son fils. Mo’, une fois retourné chez lui a une vision. Il pense qu’en appliquant tout un tas de théories fantasques qu’il a développé, il pourra retrouver l’homme et la femme qu’il a croisé le jour même. Il a l’intuition que les faire se rencontrer à nouveau pourrait changer leur destin.

Dans les jours qui suivent, chacun suit son chemin et les voies semblent s’écarter. Ray Mantell a pris la route en voiture. De motel en motel, il écrit des lettres à son ami Melvin. Il évoque leur passé commun lorsqu’ils combattaient ensemble en Normandie. Il parle de sa conviction que le monde est dirigé par un Dieu mauvais qu’il appelle Mégadieu ou Meg’. Loraine et Tim coulent des jours tranquilles à bord du dirigeable en regardant le paysage. Mo’ a repris son sac de vagabond et voyage clandestinement à bord d’un train de marchandises dont il ne connaît pas la destination. Dans la ville de Bethel, il croise un inconnu appelé le Dr Game. Ce dernier n’est autre que Megadieu, Meg’. Il semble bien connaître Mo’ et lui lance un défi. Il se propose d’empêcher la réunion de Ray et Loraine, proférant des menaces à l’encontre de leur enfant. Mo’ se bat avec Meg’ et ce dernier blesse Mo’ à la hanche. C’est le début d’un long combat entre le bien et le mal. Ce combat, Mo’ le connait bien. Et il semblerait bien que la nature profonde de Mo’ aille bien au-delà de celle d’un simple vagabond…

Qui est vraiment Mo’ ?

Que va faire Meg’, l’esprit du mal, à Loraine et Tim ?

Ray sortira-t-il de son errance ?

Melvin pourra-t-il les aider tous ?

Vous le saurez bientôt dans les prochains épisodes de : ALASKA SEAS ! 


 

Les épisodes précédents sont là :
  
Alaska seas, 1er épisode
Sur la route d'Alaska Seas, épisode 2
Alaska Seas : "Salut vieux", épisode 3
Alaska seas, épisode 4 : "Mo et la Momologie"
Alaska Seas épisode 5 : "Loraine et le dirigeable"
Alaska Seas épisode 6 : "Ray s'alaskalise"
Alaska seas épisode 7 : le temps des Hobos
Alaska seas épisode 8 : le grand pays de Tim
Alaska seas épisode 9 : Rouleau de la guerre des Fils de Lumière contre les Fils des Ténèbres
Alaska seas épisode 10 : Ray et la théorie des Cordes 
 


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Vendredi 11 avril 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"
  

"Melvin,
 
Mon Ami,
 
Mon Frère,
 

Je reprends la route demain matin. Mes affaires sont prêtes et je viens d'ouvrir la fenêtre. Le vent joue avec cet arbre dont je ne connais pas le nom. Je n'ai jamais été très doué pour reconnaître les formes de vie tu le sais mais ses feuilles délices forment un voile doux devant la chambre du Motel. La pièce baigne dans une eau verdâtre et tiède parcourue de frissons d'or. La fenêtre est basse, un simple carré qui donne sur le parking, et je n'ai besoin de rien d'autre comme tableau. Il y a un grésillement dans l'air, quelque chose qui papillote doucement. C'est difficilement identifiable. Cela ressemble au frottement d'élytres d'insectes secs, au froissement de papiers croustillants, ceux qui enveloppent le pain chaud. L'odeur de l'air conditionné pique mes narines. Le ventilateur n'arrête jamais son bougonnement, et derrière la grille, j'aperçois les pales de l'hélice faire des coups de pinceaux fantomatiques. A son odeur se mélange des restes fugitifs de pain grillé. Au-dessus du parking il y a un nuage blanc, oblong, piqué sur le poteau télégraphique devant lequel est garée ma voiture. Il opère une correspondance de forme concrète et inoubliable avec l'aile de l'Oldsmobile. Un chat vient de traverser le parking désert. Il a sauté sur le capot de la voiture et le voilà assis, museau reniflant le soleil couchant, avec sa queue qui bat de petits mouvements de fouet et dessine des virgules. Tout là-bas en avant de l'arbre qui se balance un enfant vient d'éclater de rire. Un autre plus loin pousse un long cri d'indien. Une porte donne une petite tape et puis après ce qui semble être une longue respiration du ciel, un babillage de mère s'élance après eux.

 
Ecoute Melvin, je plaque ma feuille contre le ciel. Prends-là et tiens-là contre ton oreille lorsque tu ouvriras cette enveloppe.

 
Voilà ce que je fais maintenant. Tu vois je m'allonge sur le lit et je ferme les yeux. Je laisse la brise enjamber la fenêtre. Je la sens venir se lover contre moi. Comme c'est bon la présence de l'autre contre soi. J'ai trop souvent oublié que j'avais un corps, trop souvent pris de la Benzédrine pour tenir le coup sur la route de Sainte-Marie-Du-Mont. Utah Beach, kilomètre Zéro, avec toute l'Europe à traverser en courant pour niquer Adolf et sa clique. Pour tenir les quarts, les moitiés, aussi les touts. Mais çà c'était plus tard, après le grand V et l'Atlantique retraversée, quand je montais la garde de ma vie, tu comprends ? Et cela ne servait à rien. J'espérais un truc avec Loraine, mais je passais mon temps à attendre dans le désert de Times Square que l'ennemi surgisse de l'horizon. Mais l'ennemi, c'était moi. Surtout quand j'étais chargé à bloc, et que la Benzédrine, elle aurait pu me sortir par les oreilles et les trous de nez.

 
Ecoute encore Melvin :

 
Voici venir le rauque feulement du soir vide lorsque la lumière se retire.

 
C'est comme ces anémones de mer qui nagent dans les petits bassins des rochers de Normandie, ceux que l'on regardait entre deux obus, et qui brassent l'eau en un embrasement de pétales mauves. Lorsque la mer se retire, aspirée par le sable, elles s'affaissent en une forme qui semble signifier le sommeil doux. Toute couleur disparaît de leur tronc mou, et il ne reste rien que la rousseur terne de leur présence gluante. C'est comme cela les jours d'ici.

 
Les rues sont désertes.

 
Le soir est un temple.

 
Cette ville s'appelle Nulle Part.

 
Je m'y sens bien. Je pourrais vivre là.

 
Je pense que chacun est dans sa cuisine à ranimer le feu d'avril. Je peux entendre leur voix.
« M'est avis que l'hiver est fini ». « Ouais on dirait bien ». «  Ouais pour sûr ». « Mets donc une bûche, fais nous une petite attisée» « Dis donc, c'est quoi ce qui cuit ? Cà sent rudement bon » « Non ! Non ! Non ! Pas le droit de regarder ! Va plutôt mettre la table plutôt que de tourner en rond. » « A table les enfants, à table ! ». On glisse les tabourets de sous la table. On s'adresse la parole sans se regarder car on sait où est l'autre. L'autre est toujours là chaque jour. L'autre a toujours été là. On se lance de petits bouts du jour qui s'en va. On parle et les voix se mêlent, harmoniques l'une de l'autre. « Tiens j'ai vu Louis et Allison, ils passeront dimanche » « Ah oui ? Quel âge il a déjà leur fils ? ». Chacun possède sa place ici, chaque lieu est là pour quelqu'un et chaque corps en épouse la forme. Et les choses sont toujours là jour après jour. La dégradation qui semble tout emporter vers sa destruction en un manège horrible ne semble pas avoir de prise ici. Ce n'est pas Utah Beach. Il n'y a pas de haies où les corps restent suspendus. Près du montant de la porte l'interrupteur de la lumière ne bouge jamais de place. On appuie dessus en tendant simplement le bras sans même regarder le mur, car le mur conserve l'exacte distance qu'il entretient avec la vieille table. Les pièces ne se déplacent pas de maison en maison ni les maisons de ville en ville. Les murs ne sont pas éventrés pour jeter dans la rue leurs boyaux de meubles. Le feu ne vient pas tout ronger comme un insecte infatigable. Cela ne sent pas la cordite, le kérosène, la morphine mais la tarte aux pommes, le sirop d'érable, le rôti de boeuf. On peut prendre des photos et retrouver plus tard les mêmes lieux, les mêmes gens, les mêmes sourires. On peut s'attabler chaque jour et revoir toujours les mêmes marques sur son plateau, ces marques de couteaux, ces petites histoires du bois. « Ce petit éclat, là, au bord, c'était il y a vingt ans, je réparais quelque chose, et puis voilà comme çà d'un seul coup, le tournevis a ripé. Il a croché la table et il s'en est fallut de peu que je me le rentre dans la main. Et cette tache là-bas, et bien c'est Grand Père qui l'a faite. C'était l'été où l'on a pêché un énorme saumon. ».

 
Aussi loin que mon imagination porte, Il n'y a pas de voitures sur la route. Dans les fossés, de vieux journaux suppliciés s'écartèlent dans les ronces.

 
Un oiseau lance son appel depuis l'auvent. Et entre deux de ses phrases le silence manque de faire chavirer la route.

 
La lumière abricot qui teintait le mur est devenue grise.

 
Le feu qui y brûlait a réduit en cendre le papier fleuri de la chambre. C'était un cortège de buissons jaunâtres flottant dans une soupe sirupeuse de papier gaufré tout cloqué d'auréoles rousses.

 
Je me sens prêt et bizarrement j'ai l'impression que c'est la guerre encore. Je dirais, celle des Fils de la Lumière contre les Fils des Ténèbres. Toi et moi nous les avons déjà combattus. Tu connais maintenant à quoi ressemble le visage de l'ange déchu.

 
Je sais qu'un autre jour sur Terre me sera donné demain. Je ne dis rien et pourtant je connais le prix de ce cadeau qui m'est fait. Et toi aussi tu le connais. Demain tout sera là devant moi, à portée de main. A l'instant de cet éveil, lorsque la vie m'aura injectée sa vibration dans les veines, lorsque le voile brouillé du jour se sera dissocié en lit, rideaux, lumière, valise, chaise, je me dirai : j'existe. Et toutes les choses que je toucherai dans ce nouvel aujourd'hui existeront pour moi. Il m'est difficile d'en faire le compte et d'une certaine manière cela me grise. Cette multitude de détails, toute cette faune chamarrée charriée par le grand flux qui m'attend derrière le mur de cette nuit. Je vais m'y baigner, y flotter et cela me portera vers l'Alaska. Et dans ce flot qui descendra en moi, les immeubles auront la légèreté des allumettes. Je pense déjà à la douceur de mon pas sur la moquette de l'entrée du motel, la différence que sa texture créera avec le raclement du gravier sur le parking. Ce sera une sorte de dialogue entre deux mondes. Je pense au sourire de la fille de la réception qui me dira
« Vous avez bien dormi ? ». Je pense que le soleil éclairera un côté de son visage et pas l'autre. Elle aura un mouvement machinal de la main pour remettre une mèche de cheveux derrière son oreille tout en écrivant ma note. Ce faisant, son bras se lèvera et je suivrai sa délicate courbe blanche jusqu'à l'ombre de son aisselle. Ce sera un voyage incrusté dans le voyage. Un grand système de parenthèses, de détails irriguant d'autres détails pour nourrir le temps. Elle respirera et sa robe se soulèvera doucement tandis qu'elle remplit les cases capitales de ma présence. En me tendant la facture elle me regardera avec un sourire, tu sais le genre de sourire où les lèvres viennent former de petits entonnoirs sur les joues, des fossettes c'est çà ? Et puis en sortant mon portefeuille, en fouillant dedans je serai perdu dans l'exploration de son contenu. Ce sera encore un autre monde à inventorier. Timbres, listes, cartes d'appartenance, vieilles photos, preuves officielles que la personne qui manipule ce portefeuille est bien moi. Mais parallèlement, une autre ligne de pensée partira explorer la présence de cette fille. Des Fils, des Lignes partiront de cet état. Un arbre de possibilités naîtra spontanément et s'étalera devant moi, comme une tache d'encre de chine sur laquelle on souffle. Des branches obliques partiront dans toutes les directions. Il y aura celle où je lui tendrai ma carte de crédit en lui rendant son sourire. Celle où je lui dirai combien son sourire est merveilleux. Celle où rapidement je lui demanderai si l'on peut faire de l'essence tout près d'ici et où elle me parlera de Joe qui tient la station Union Oil, plus bas dans la rue. Celle où quelqu'un me bousculera et viendra lui parler tandis que je la regarde sans un mot. Celle, ténue, à peine tangible, où je balancerai tout par terre, où je murmurerai « ici et maintenant » et où je passerai derrière le comptoir pour l'enlacer sans ne me poser aucune question, pour être brusquement happé par sa présence, sa chaleur, le parfum de son cou à la naissance des cheveux. Où je poserai mes mains à plat sur son dos pour l'attirer à moi, sentir sous mes doigts le renflement des bretelles de son soutien-gorge, glisser tout du long puis caresser ses flancs, dessiner dans ma tête la courbe de ses hanches, puis remonter le long de son ventre en déboutonnant sa robe. Pour en écarter les pans comme des pétales, caresser son ventre tout doux avec le dessus de la main, être baigné de sa chaleur, l'embrasser entre les seins, là où la peau est si diaphane. N'avoir qu'une envie, celle d'attraper ses seins, me glisser dans le creux de notre enlacement pour en attraper le bout entre mes lèvres, et avoir le goût de sa peau sur ma langue. Et je peux pousser cette Ligne plus loin voir où elle mènera. Elle débouchera sur le jardin d'un pavillon. Ce sera dimanche jour de Barbecue. Je rencontrerai ses parents. On parlera avec son père de l'avenir, il me demandera ce que j'ai comme situation et j'inventerai un truc qui ait l'air pas trop con. Je dirai que je suis ingénieur en propulsion nucléaire sur vaisseaux spatiaux long-courriers. Le front suant et l'air soucieux, une pique à saucisse dans la main il me demandera si çà paye bien. Je prendrai un air blasé en citant un salaire d'acteur de la Paramount et je ferai la moue en disant que le salaire est un peu bas mais qu'il y a des avantages en nature, style voyage à l'œil pour toute la famille sur Vénus. Pour toute réponse il soupirera en me disant « Fils, tu aimes le ketchup avec tes saucisses ? ». Et à ce moment-là, à l'instant où ce Fil, distendu, sera près de rompre, Joe le pompiste de la station Union Oil tout près du Motel, celle-là même dont j'aurais pu demander le chemin surgira dans mon dos, pompe à la main. Il me dira «Bon alors çà fait un bail que j'attends. Je vous fais le plein ou quoi ? ». Il portera une combinaison de coton bleue, un nœud papillon rouge et une casquette. Je lui dirai «T'as rien à faire ici ok ? Casse-toi et retourne dans ta probabilité. ». Je le bousculerai. La grande Toile résonnera d'un bord à l'autre. Le visage du père de la fille se brouillera et se mettra à couler comme du carton bouilli. Joe le pompiste voudra m'étrangler avec le tuyau de sa pompe. De l'essence jaillira sur le barbecue pour embraser le jardin. Ensuite, je peux voir que le lotissement du pavillon des parents de la fille prendra feu. Dans l'air flottera sa voix « Pa' : demande lui sa carte de crédit s'il veut manger des saucisses, il n'avait pas l'air net en payant sa chambre de Motel ce matin. Complètement à la masse. ». Son père demandera de l'aide à Joe le Pompiste. On m'attrapera. Je me débattrai. Ils me foutront dehors dans la pénombre ourlée de la fièvre de l'incendie. Juste avant de quitter leur maison j'apercevrai du coin de l'œil un journal posé sur le guéridon. En première page je découvrirai une photo de moi, carte de crédit dans une main et saucisse dans l'autre. La légende dira « Un ingénieur fou de l'aérospatiale met le feu à tout un lotissement. La population a peur. ». Les rues seront en feu et je peux te dire que cette ligne sera une impasse Melvin. Ce sera mal barré tu sais, mal barré.

 
C'est comme cela la Toile, le Flux, ce qui m'attends ou ne m'attends pas. Tu connais la théorie des Cordes ? Un truc de Physique auquel je ne comprends rien, sinon que l'on est tous plus ou moins suspendus au bout des nôtres. Mais ce que je voudrais, c'est forer le passé, savoir où est Loraine aujourd'hui, et puis une fois devant elle, regarder si nos lignes ne peuvent pas s'entremêler à nouveau.

 
Je suis incapable de te dire à quel moment j'arriverai chez toi, pour çà il faudrait déjà que je sache où je suis !

 
Salut vieux,

 
Prends-soi de toi, et embrasse bien fort tes parents de ma part.

 
Ray.»

  

Ray écrivit cette lettre à son ami Melvin le soir du 29 avril 1954. Il la remît à la réceptionniste du Motel le matin du 30, vers 8h40. Ray lui tendit le courrier cacheté ainsi que sa carte de crédit en lui demandant si elle pouvait poster cela. Elle lui répondit quelque chose mais il n'écouta pas car à ce moment son regard fût attiré par un mouvement derrière la fenêtre. C'était un dirigeable qui traversait lentement le ciel du matin en rasant la cime des arbres. Lorsqu'il lui reprit des mains sa carte de crédit, elle se tenait sur le côté, main en visière sur le front pour regarder elle aussi la baleine céleste. Ray sortit sur le parking. Sur le côté du dirigeable on apercevait un alignement de baies vitrées. L'une d'entre elles était ouverte. Dépassant à peine du bord, un petit visage s'y dessinait. Ray pensa qu'il s'agissait sans doute d'un enfant. Il lui sourit et lui fit un grand signe de la main, comme on le fait spontanément aux voyageurs que l'on croise sur son chemin. Près du visage d'enfant, rien qu'une tache grise, une petite main apparût. Tandis que le dirigeable disparaissait derrière les arbres, elle s'agita longuement comme une aile d'oiseau.

    


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Dimanche 6 avril 2008
publié dans : Feuilleton "Alaska Seas"
 

Le train ralentit. Les hoquets métalliques, les sauts et les soubresauts polissant le métal, les heurts brusques avec les rails se firent plus violents et plus sourds. Mo’ s’éveilla et tourna la tête sur le côté. Dans le lointain des montagnes pelées qu’il ne connaissait pas formaient des tertres anciens. Les forêts qui les recouvraient n’avaient pas encore pris leur teinte émeraude de l’été. Leurs flancs et leur sommet n’était qu’un fourmillement de veinules mauves, le réseau sanguin de la montagne exsangue qui attendait le soleil brûlant de mai. Plus loin encore, perdues dans le halo gazeux de l’horizon la répétition d’autres tertres formait une ondulation prête à disparaître sans crier gare. Même de là, Mo’ pouvait distinguer le maillage serré des branches qui attendaient leurs feuilles, une ossature fragile à l’écorce hérissée de bourgeons. Mo’ se demanda comment faisaient les branches pour ne pas se chevaucher, se heurter puis se briser. A sa connaissance, jamais aucun journal, - ni même la plus obscure gazette recensant les phénomènes mystérieux - n’avait fait état de catastrophes végétales. C’était un signe. Les feuilles devaient posséder le Code. Contrairement à ce qui se déroulait dans les autres règnes, elles évitaient les collisions foliaires, les effroyables désastres végétaux, les fatals naufrages boisés. Si la tectonique des plaques dans sa brutalité n’était qu’une succession d’écrasements, si le règne animal n’était qu’errance et impossibilité de se croiser, alors le règne végétal était l’ordre parfait. C’était important et il devait s’en souvenir. Il attrapa sa musette et fouilla dedans pour en sortir le carnet noir. Il s’empressa de noter : « voir : arbres à interroger pour connaître leur inspiration. D’où viennent-ils ? Sont-ils des représentants de l’humanité première à un stade ultra-avancé de la sagesse ? Cf la Bible et l’Arbre de la connaissance. Faut-il suivre la voie de l’Arbre ? Cf les champignons (atomiques). Règne à part. La mort. Ni végétaux, ni animaux. Très important. ». Le train lança une plainte, les freins sifflèrent et Mo’ regarda sur le côté par l’ouverture du wagon. D’après le panneau à demi effacé sur le bâtiment de la gare, le train se trouvait à Bethel. Mo’ se rappela le rêve de l’échelle et il sourit intérieurement.

C’était lors de l’une des nuits précédentes, alors que le train traversait une contrée connue sous le nom de Harân. Mo’ s’était endormi la tête sur une pierre comme il le faisait quelques fois. Sa nuit avait été agitée et il avait eu un songe. Dans le rêve, une échelle était dressée sur la terre d’un endroit nommé Bethel. Son sommet atteignait le ciel. Des formes minuscules, comme des Anges ou des Minidieux y montaient et y descendaient tout au long en une agitation incessante. Au matin de cette nuit là, tandis qu’il notait le songe dans son carnet, il avait su qu’il était sur le chemin. Devant lui l’attendait une nouvelle étape sur la 23ème voie. Les cieux consentaient à s’ouvrir. Des plans étaient à l’œuvre. Le Serp