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OB refusant de publier mon épisode en un seul article en raison de sa taille, je l'ai scindé en trois articles qui se suivent.
Mo’ se traina jusqu’à la gare. Les Rues de Bethel étaient toujours désertes. Dans les jardins qu’il longeait des vêtements pendus aux cordes à linge lui adressaient de vagues signes. Son combat avec Meg’ s’était déroulé sans témoins. Tandis qu’il marchait sa plaie à la hanche le faisait de moins en moins souffrir. Lorsqu’il arriva près des voies ferrées tout le sang qui tachait sa jambe avait disparu. Un train de marchandise, suant et soufflant s’ébrouait pour le départ. Mo’ le longea en comptant les wagons. Ainsi qu’il le faisait toujours, il ouvrit la porte du 23ème. Il accéléra le pas car le train commençait à prendre de la vitesse. Lorsqu’il se jeta en roulant sur le côté pour atterrir sur le plancher, il courrait presque. Il resta un long moment sur le dos à reprendre son souffle. Il y avait de la paille par terre. Le wagon avait dû transporter du bétail.
Tandis que le train vibrait en accélérant Il repensa à la conversation avec le Dr Game au Java House. Ainsi donc cet homme n’était autre que Meg’, l’entité qui jouait avec les fils de la toile, l’ombre qui taille dans sa trame en déchirant son dessin. « Megadieu, le trou noir ultime, la sépulture de toute lumière » murmura Mo’ pour lui-même. Il se demanda comment l’autre avait pu le reconnaître et le retrouver. Depuis tous ces siècles qu’il vagabondait, qu’il arpentait chaque pouce du jardin à l’abandon qu’était ce monde, jamais il n’avait été reconnu. Sans visage, Mo’ le Hobo accomplissait son œuvre Momologique dans l’anonymat. En d’autres temps, il y avait cela des siècles, cela lui avait semblé être une bonne idée que d’agir à visage découvert. Il avait appelé cette époque d’explosion quantique la « Singularité Antique ». L’agitation qui en avait résultée dans la toile était telle qu’il avait préféré disparaître. Ceux qui le connaissaient à l’époque et trainaient avec lui dans les tavernes d’Alexandrie n’avaient pas compris lorsqu’il avait annoncé qu’il prenait la route. « Ne demandez pas de mes nouvelles les gars, ne vous inquiétez pas je saurais vous retrouver. Mais de temps en temps, buvez un coup à ma santé. » avait-il dit en les quittant. Ensuite il s’était trouvé un endroit connu de lui seul pour y ranger tout son matériel en attendant qu’il serve à nouveau.
Le train prenait de la vitesse. Hachant le temps, les disques de ses roues ouvraient le sable. Rampant sur un sol dénudé, le serpent roux et cliquetant cherchait à reconnaître son chemin. Il filait vers le Sud et une odeur de désert s’élevait de la voie. Mo’ savait qu’il approchait de sa destination et il n’avait pas besoin de tourner la tête vers le paysage pour le savoir. Convergeant depuis le mirage lenticulaire de l’horizon, le but venait à lui en étirant ses bras. Il fouilla dans sa poche et en ressortit le petit papier qui ne le quittait jamais. C’était une coupure de journal illustrée d’une photo grisâtre et un peu floue. Un mot se détachait de la bouillie des caractères : Alamogordo. Il y avait bien des années, en 1947, Mo’ était tombé sur cet article. En le lisant, il avait eu l’intuition que quelque chose s’était mis en branle. Une force conspirait dans son dos. Un plan était à l’œuvre. Il n’avait pas ressenti cela depuis l’époque de la Singularité Antique. C’est le nom de code qui lui avait donnée la clé : opération Trinité. Dans le désert du Nouveau-Mexique on s’amusait à faire sauter de gros pétards atomiques sous couvert de guerre. Le premier test avait eu lieu en Juillet 1945 en faisant exploser une bombe nommée Gadget dans le désert de Jornada del Muerto. Les essais continuaient toujours et Mo’ était sûr que cela avait un rapport avec lui. Comme pour confirmer ses doutes, cette même année 1947 on avait parlé de découvertes à Qumrân, au bord de la Mer Morte. Mo’ connaissait bien l’endroit. C’était le lieu où il avait caché tout son matériel. On avait parlé de manuscrits trouvés dans des jarres de terre cuite et d’après les citations qu’en faisaient les journaux, Mo’ avait reconnu certains passages de son journal intime. On ne parlait pas du reste dans la presse mais nul doute qu’ils avaient mis la main sur le matériel. Il fallait le récupérer coute que coute. Sans cela, aucun moyen de battre Meg’ ni de retrouver les routes de la fille et du garçon. Sans même parler du gamin.
Le ronflement de l’air glissant sur les panneaux de bois noyait ses oreilles. Crevant la paillasse d’une terre qui refusait de se plier aux exigences du temps, le train avalait le paysage. Les voies croisaient d’autres voies en hoquets brusques mêlés de soliloques. Il y eut une nuit, il y eut un jour. Mo’ lové dans un coin du wagon somnolait lorsque celui-ci poussa des cris stridents en s’arrêtant. Il sût qu’il était arrivé. Mo’ se releva et se massa les jambes. Il ramassa sa musette en baillant mais au moment d’attraper la poignée de la porte pour la tirer, cette dernière s’ouvrit toute seule. Un flot de lumière blanche pénétra l’espace du wagon. De la pâte photonique émergea une petite silhouette velue qui dansait d’un pied sur l’autre en regardant dans le wagon. Mo’ s’approcha du bord de la plateforme. Devant lui se tenait un chimpanzé vêtu de ce qui semblait être une combinaison spatiale. Le singe mit sa main en visière sur le front. « Maurice Katz ? Mo’ ? Je vous attendais. Vous avez bien failli vous jeter dans la gueule du loup. Venez, nous n’avons pas beaucoup de temps. ». Avant même que Mo’ ne lui réponde quoi que ce soit le singe l’attrapa pour le faire descendre. Il l’entraina le long de la voie tout en se dandinant rapidement devant lui. Mo’ le suivit tant bien que mal. Ils sortirent de la gare et remontèrent le long d’Alamogordo Drive pour s’éloigner du centre-ville. S’arrêtant un moment, le singe montra de la main la direction de l’entrée de la gare. Le long du trottoir stationnaient plusieurs voitures de police. « C’était ton comité d’accueil » dit le chimpanzé. Ils reprirent leur chemin en trottant. De temps à autres, le singe se retournait pour vérifier si Mo’ était toujours bien là. Lorsqu’ils se retrouvèrent hors d’Alamogordo le chimpanzé quitta la route. Il se mit à serpenter le long des contreforts de la mesa qui bordait la plaine desséchée où s’étalait la ville. Mo’ trébuchait dans les crevasses que le singe évitait en sautant d’un bord à l’autre. Il s’écorchait les mains sur les cactus tapissant le sol et pestait entre ses lèvres. Un grand désordre répétitif régnait dans ces lieux. Il nota mentalement la chose. Lorsqu’ils parvinrent enfin au sommet, le singe et Mo’ se firent face. Mo’ respirait bruyamment.
- Comment connais-tu mon nom ? dit-il d’une voix rauque.
- Attends encore un peu. Suis-moi. Tu vas tout comprendre.
- Et le tien ?
- Oh désolé, je m’appelle Ham. Ham le Chimpanzé.
- Ham ?
- Ham c’est le nom du labo qui m’emploie. Holloman Aerospace Medical center. Je vais bientôt partir dans l’espace, mais là on me fait bosser sur un autre truc. Suis-moi je te dis.
Ils traversèrent la mesa jusqu’à un surplomb qui dominait le désert. Ham fit signe à Mo’ de s’agenouiller pour ne pas être vus depuis le fond de la plaine.
En contrebas, sur le fond jaunâtre et poussiéreux du désert, tout un réseau de lignes sombres convergeait vers une esplanade où se dressait une tour. De hauteur modeste, peut-être une vingtaine de mètres, ce n’était qu’un simple treillis métallique évoquant une sorte de potence. On l’avait visiblement construite sans aucun souci d’une quelconque esthétique et seule une obscure utilisation justifiait sa présence ici. Elle semblait l’objet de l’attention de toute une foule de silhouettes qui s’agitaient autour d’elle. Des hommes en uniforme, seuls ou par petits groupes transportaient des matériaux vers l’esplanade. Des bulldozers, tels de petits coléoptères jaunes et lents erraient sans but entre les lignes de pistes qui menaient à la tour. Des camions bâchés en livrée de l’armée stationnaient plus loin au fond de la plaine. Tout autour de la vaste cuvette, des paires de silhouettes armées marchaient de long en large. Mo’ se retourna vers le chimpanzé.
- Jordana del Muerto ? l’opération Trinité ?
Ham se contenta de hocher affirmativement la tête. Mo’ regarda à nouveau l’agitation en contrebas. Parmi les soldats circulaient d’autres et étranges silhouettes. De là où il se trouvait il lui semblait qu’elles portaient des sortes de tuniques blanches. Elles allaient de groupe d’uniformes en groupe d’uniformes flottant plus que marchant et Mo’ se demanda ce qu’elles étaient. La plupart d’entre elles semblaient plus petites que les silhouettes des soldats. Leur gestuelle était brusque, impérative. Sans même savoir ce qui se passait en bas, il n’était pas difficile de comprendre que les silhouettes-tuniques donnaient des ordres aux silhouettes-uniformes. Comme si Ham avait compris ce qui intriguait Mo’ il tendit le menton vers la scène.
- Ceux-là, c’est les pires. Je ne sais pas d’où ils viennent. Je déteste leur tête. On croirait des espèces d’anges.
- Des minidieux.
- Des mini-quoi ?
- Je te dirai plus tard. Mais le temps des explications est venu pour toi. Ils font quoi ici ?
Mo’ se retourna et fit face à Ham. Ce dernier vint s’assoir en face de lui.
- Ok, je commence par le début. Je travaille sur la base d’Holloman. On me prépare pour le premier vol habité qui doit avoir lieu bientôt. Pas question d’envoyer un Wasp tu comprends ? Si le pétard doit cramer en vol, il vaudrait mieux que ce soit un machin comme moi qui parte en fumée. Ils avaient pensé envoyer un cochon mais tu penses çà rentre pas à l’intérieur. Et puis tu imagines l’état de la capsule au moment du retour ? Personne ne voudrait nettoyer. Donc il y a quelques mois, on voit débarquer tous ces gars de l’armée et les mini-machins comme tu dis au centre spatial. Et une grosse caisse avec. Ils disent qu’ils ont perdu les clés d’un coffre et qu’ils vont utiliser un méga-ouvre-boîte atomique pour faire sauter la serrure. Ils disent qu’ils ont besoin de petites mains habituées aux conditions extrêmes pour fouiller dans le coffre après l’opération ouvre-boîte. Ils demandent des volontaires. Tu penses bien, personne ne se propose. Moi je suis tranquille dans ma chambre en train de peler des bananes tout en potassant mon algèbre quand je vois rentrer toute l’équipe médicale avec des grands sourires genre veillée de Noël. Là je me dis, ok, c’est bon, mange toutes tes bananes Ham parce que ton jour de gloire est arrivé. Donc Ils me disent que la bonne nouvelle c’est que je suis volontaire pour une expérience dirigée par un nouveau médecin. Le type se présente et là je me dis, eh bien s’il ouvre un jour un cabinet en ville, il faudra qu’il se choisisse une clientèle d’aveugles parce que vu sa tête, jamais personne ne voudra se laisser ausculter. Son nom c’est…
- Dr Game. Meg’.
- Tu le connais ?
- Oui, et c’est pour lui que je suis ici.
- Donc voilà, on m’emmène dans le désert, ils font sauter l’ouvre-boîte et dès que le champignon de poussière est un peu retombé, ils m’envoient là-bas pour récupérer le coffre. Quand j’arrive au pied de ce qui était la tour, tu le croiras ou pas, le coffre n’a pas une égratignure. C’est comme si tu lui avais tapé dessus avec une banane. Dr Game est très énervé, tout le monde se gratte la tête. Ils construisent une nouvelle tour et c’est reparti pour une autre opération ouvre-boîte. Çà dure des mois. Un à deux essais par jour. Toujours pas d’égratignure. Et puis un matin, Dr Game met un revolver dans sa poche et file en disant qu’il a un truc à faire. Quand il revient il à l’air ravi. Çà c’était hier. Ensuite on refait un essai et cette fois, quand j’arrive là-bas, le coffre est entrouvert sur le côté, comme si une balle avait fait sauter l’un de ses bords.
- Je comprends dit Mo’ tout en se massant là où la balle de Meg’ l’avait touché.
- Ah oui ? T’as de la chance alors. Donc quand je vois çà, je glisse un œil à l’intérieur, et quand je reviens vers les mini-machins et Dr Game, je leur dis que c’est toujours pareil, que le coffre n’a pas une égratignure et que je l’ai mis dans la cabane comme d’habitude, en attendant qu’ils reconstruisent une tour. Je n’ai pas envie qu’ils mettent la main là-dessus parce que leur tête elle commence à me revenir de moins en moins. Dr Game entre dans une rage folle, il demande que l’on reconstruise la tour immédiatement. Le soir, je vais à la cabane et en glissant la main dans le coffre, je sens comme un livre. Je le sors, je l’ouvre, et sur la page de garde je vois marqué «23ème Journal intime de Maurice Katz, dit Mo’, inventeur des nombres et de la Momologie ». Cela m’intrigue et comme j’aime l’algèbre, je divise 1 par 23. Cela donne 0,666. Or 666 c’est le numéro du prochain essai ouvre-boîte. Donc je me gratte la tête et je vais à la gare. Je laisse passer 22 trains, et dans le 23ème, j’ouvre le 23ème wagon et je tombe sur toi. Tu sais tout.
Mo’ hocha lentement la tête. Les grands yeux de Ham le regardaient. Sans dire un mot il entrouvrit sa combinaison et sortit le livre qu’il tenait caché dessous.
- Tiens c’est à toi.
Mo’ attrapa délicatement le volume qu’il n’avait pas tenu en main depuis des siècles. La couverture de cuir, usée, avait perdue une bonne partie de sa teinte rousse. Un lacet serré l’entourait. Il le défit délicatement et laissa le livre s’ouvrir de lui-même.
- C’est l’histoire de ta vie là-dedans dit Ham ?
- C’est… c’est comme mon journal intime. L’écheveau des vies qui déroule son fil.
Les mains en coupe sous le livre, Mo’ sentit la vibration qui l’habitait. Les pages
s’ébrouèrent. Elles frissonnaient sous ses doigts. Elles se décollaient les unes des autres comme des pétales cherchant la lumière. C’était comme l’envol gauche de vieux goélands restés trop
longtemps dans une ville morte. Elles bruissaient, battaient comme des petits cœurs. Ailes déployées les mots en jaillirent telle une assemblée de voix mêlées :
(suite ci-dessous)



